Année
2026
Sujet
Réflexions autour de ma pratique de designer

Ma pratique
Aujourd’hui, je crois que je design pour deux raisons. La première est simplissime : j’aime ça. La seconde est une justification de la première : contribuer à changer notre manière d’habiter le monde.
J’ai l’impression que notre société moderne idéalise l’immaculé. Tout est objet et les objets doivent être lisses, inaltérables, sans vieillissement, maitrisés. Seules les pièces d’usure se désintègrent, on les maitrise. Les déchets disparaissent dans des poubelles, on les maitrise, la mort dans des hôpitaux ou des morgues, on la maitrise, les infrastructures numériques invisibilisent les empreintes qu’elles produisent pourtant massivement, on les maitrisent ? Même la technique tend à disparaître derrière des interfaces toujours plus fluides. Comme si le monde idéal était un monde sans frottement, sans usure, sans mémoire, « sans couture ».
Et pourtant, ce sont les traces qui me touchent.
Les marches en pierre creusées par des milliers de passages sur la tour de Pise. La spatule en bois de ma grand-mère usée d’un seul côté. Les tuiles du domaine d’Ors burinées par des siècles de pluie et de gel. Une empreinte de runner sur la plage qui disparaît progressivement sous une vague d’écume de l’Atlantique.
Je crois que les traces racontent quelque chose de fondamental : une relation.
Un passage. Une présence. Une transformation. Une manière d’habiter le monde.
En regardant mes projets passés, je me suis rendu compte que cette question traversait mon travail sans que j’en aie conscience. Une montre qui marque lentement le temps long en s’embossant progressivement pendant cinquante ans. Une urne funéraire qui conserve un souffle, présence presque invisible d’un être disparu. Une lampe réalisée à partir de tuiles anciennes dont la surface porte encore les marques des intempéries. À chaque fois, il s’agissait moins de produire un objet supplémentaire que de rendre sensible quelque chose qui était déjà là mais que l’on ne regardait pas ou plus.
Je pense aujourd’hui qu’en tant que designer, je peux servir à cela.
Pas seulement produire des objets, mais produire des possibilités de relations sensibles au monde. Proposer des ponts. Rendre perceptibles des temporalités, des usages, des attachements, des formes de présence discrètes. Introduire de l’attention. Et je le fais par la trace.
Parce qu’au fond, je crois que la richesse se situe à l’endroit des relations, des dépendances volontaires, des attachements, des « aliénations choisies » (paraphrase de Alain Damasio, « Il faut choisir ses aliénations » ).
Et peut-être qu’habiter durablement un monde commence d’abord par apprendre à voir les traces qu’il porte déjà.

Depuis 2024, je développe cette intuition de la trace comme un média pour percevoir le monde. Plus j’avance, plus j’ai l’impression qu’elle constitue une clé de lecture fondamentale de notre rapport aux objets, aux paysages, aux technologies, aux autres et au vivant. Je continue à l’explorer pour voir où cela peut me mener, ce que je pourrai en tirer, mais surtout ce que je pourrai partager à travers elle.
La trace est partout.
Dans les cernes d’une souche au fond du parc, où chaque ligne correspond à une révolution autour du Soleil. Dans les sillons laissés par les roues d’un cycliste dans un chemin boueux. Dans les zigzags réguliers dessinés par les premiers snowboardeurs avides de peuf fraîche et immaculée. Dans un galet poli par des milliers d’années de courant. Dans les dunes qui semblent immobiles alors qu’elles ne cessent de se déplacer.
La trace est partout, jusque dans son absence.
Elle apparaît dans les paysages, les objets, les corps, les architectures, les souvenirs, les déchets, les données numériques. Certaines traces sont visibles immédiatement. D’autres nécessitent une attention particulière. Certaines persistent pendant des siècles ; d’autres disparaissent presque instantanément. Pourtant, toutes racontent quelque chose : un passage, une présence, une transformation, une disparition.
La trace entretient un rapport particulier avec le temps. Elle est souvent ce qu’il en reste. Une matière marquée par son histoire. Une surface d’inscription. Une survivance. Une couture indique qu’un vêtement a été assemblé. Une fissure raconte une contrainte. Une façade noircie garde la mémoire de la pollution. Une ruine révèle les formes d’une époque disparue. Même les paysages dits “naturels” sont parcourus de traces : cours d’eau qui sculptent lentement une vallée, strates géologiques, neige tassée par les passages, arbres penchés par les vents dominants.
Nous, humains, semblont incapables de ne pas laisser de traces. L’anthropocène peut être lu comme l’accumulation de marques humaines à l’échelle géologique : déchets, béton, plastique, émissions, infrastructures, données. Nous transformons continuellement notre environnement tout en cherchant paradoxalement à masquer certaines traces. Cette idée résonne avec les réflexions de Bruno Latour autour de l’habitabilité terrestre et de notre condition de vivants « traversés par » des milieux, des réseaux et des interdépendances. Les traces sont les témoins de ces relations. Elles révèlent que rien n’existe de manière isolée : chaque objet, chaque matière, chaque paysage porte les marques d’interactions multiples avec d’autres humains, d’autres vivants, d’autres temporalités.


Certaines traces m’intéressent particulièrement parce qu’elles existent à la limite de notre perception. Le souffle, par exemple. Invisible mais tangible. Les souvenirs. Les données numériques. Les signaux. Certaines présences qu’on devine sans pouvoir les saisir complètement. Cette idée résonne avec les figures des furtifs imaginées par Alain Damasio dans Les Furtifs : des êtres qui existent au-delà de nos capacités habituelles de perception et de détection. Des formes de vie qui ne se révèlent qu’au bord de l’attention.
On retrouve également cette sensibilité dans Carbone & Silicium de Mathieu Bablet, où les paysages, les ruines, les infrastructures et les objets deviennent les témoins silencieux de transformations civilisationnelles immenses. Les traces y racontent autant la persistance du vivant que l’érosion des mondes humains.
Cette question de l’invisible rejoint aussi les réflexions de Jacques Derrida, pour qui toute présence contient déjà l’empreinte d’une absence. La trace ne serait pas simplement une conséquence du passage, mais une condition même de notre rapport au monde. Walter Benjamin distingue quant à lui la trace de l’aura : la trace serait la proximité d’une chose absente. Une définition qui semble traverser de nombreux objets marqués par le temps, l’usure ou la mémoire.
À travers la phénoménologie de Maurice Merleau-Ponty, la perception n’est pas uniquement visuelle ou rationnelle : elle est corporelle, sensible, située. Une matière usée, une surface polie ou une architecture ancienne produisent des formes de présence difficiles à réduire à leur seule fonction. De son côté, Tim Ingold décrit un monde composé de lignes, de flux, d’érosions et de transformations permanentes plutôt que d’objets fixes. Les traces deviennent alors les manifestations visibles de dynamiques invisibles : croissance, passage, frottement, climat, usage, mémoire.
Cette continuité entre humains et non-humains rejoint évidemment les travaux de Baptiste Morizot, qui propose de penser le vivant comme un tissu de relations et de diplomaties plutôt qu’un décor extérieur à l’humain. Observer les traces, ce serait alors apprendre à lire les négociations permanentes entre les êtres, les matières, les milieux et les temporalités.
Les réflexions de Timothy Morton sur les hyperobjets permettent également d’élargir cette approche. Certains phénomènes contemporains — réchauffement climatique, pollution plastique, réseaux numériques — sont si vastes qu’ils échappent à notre perception directe tout en laissant des traces partout autour de nous.
Enfin, certaines traces semblent produire une forme d’attachement singulier. Une relique, un objet hérité, une matière patinée ou une ruine condensent une présence difficile à définir. À travers Gaston Bachelard et Mircea Eliade, la trace peut être envisagée comme un seuil entre visible et invisible, entre matière et mémoire, entre présence et disparition.
Cette réflexion entre aussi en résonance avec les travaux de Stéphane Vial, pour qui le design ne se réduit pas à la production d’objets mais agit avant tout sur nos expériences sensibles du monde. Si le design produit des « effets », alors la trace pourrait être envisagée comme l’un de ces effets fondamentaux : la capacité d’un objet, d’un espace ou d’une matière à condenser du temps, de l’usage, de l’attachement ou de la mémoire, et à modifier subtilement notre manière d’habiter le réel.
L'année prochaine, Je rédigerai mon mémoire. Il cherchera à explorer la trace comme une manière de percevoir le monde. Non seulement comme marque ou vestige, mais comme révélateur de temporalités, de présences diffuses, d’usages, de transformations et d’invisibles. Il s’agira d’interroger la manière dont les traces façonnent nos relations aux objets, aux paysages, aux technologies, aux souvenirs, au vivant, aux autres, à l’autre, ainsi que la manière dont le design peut s’outiller de ces formes discrètes de présence.
Aujourd’hui, je crois que je design pour deux raisons. La première est simplissime : j’aime ça. La seconde est une justification de la première : contribuer à changer notre manière d’habiter le monde.
J’ai l’impression que notre société moderne idéalise l’immaculé. Tout est objet et les objets doivent être lisses, inaltérables, sans vieillissement, maitrisés. Seules les pièces d’usure se désintègrent, on les maitrise. Les déchets disparaissent dans des poubelles, on les maitrise, la mort dans des hôpitaux ou des morgues, on la maitrise, les infrastructures numériques invisibilisent les empreintes qu’elles produisent pourtant massivement, on les maitrisent ? Même la technique tend à disparaître derrière des interfaces toujours plus fluides. Comme si le monde idéal était un monde sans frottement, sans usure, sans mémoire, « sans couture ».
Et pourtant, ce sont les traces qui me touchent.
Les marches en pierre creusées par des milliers de passages sur la tour de Pise. La spatule en bois de ma grand-mère usée d’un seul côté. Les tuiles du domaine d’Ors burinées par des siècles de pluie et de gel. Une empreinte de runner sur la plage qui disparaît progressivement sous une vague d’écume de l’Atlantique.
Je crois que les traces racontent quelque chose de fondamental : une relation.
Un passage. Une présence. Une transformation. Une manière d’habiter le monde.
En regardant mes projets passés, je me suis rendu compte que cette question traversait mon travail sans que j’en aie conscience. Une montre qui marque lentement le temps long en s’embossant progressivement pendant cinquante ans. Une urne funéraire qui conserve un souffle, présence presque invisible d’un être disparu. Une lampe réalisée à partir de tuiles anciennes dont la surface porte encore les marques des intempéries. À chaque fois, il s’agissait moins de produire un objet supplémentaire que de rendre sensible quelque chose qui était déjà là mais que l’on ne regardait pas ou plus.
Je pense aujourd’hui qu’en tant que designer, je peux servir à cela.
Pas seulement produire des objets, mais produire des possibilités de relations sensibles au monde. Proposer des ponts. Rendre perceptibles des temporalités, des usages, des attachements, des formes de présence discrètes. Introduire de l’attention. Et je le fais par la trace.
Parce qu’au fond, je crois que la richesse se situe à l’endroit des relations, des dépendances volontaires, des attachements, des « aliénations choisies » (paraphrase de Alain Damasio, « Il faut choisir ses aliénations » ).
Et peut-être qu’habiter durablement un monde commence d’abord par apprendre à voir les traces qu’il porte déjà.



